Emmanuel Carrère : Souzdal à Kotelnitch
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Cette berceuse, très connue des enfants russes, c'est une mère qui la chante à son fils. Elle s'adresse à lui avec les mots les plus tendres, les plus doux : Spi, malioutka, boud' spakoien... Spi moï angel, tikho, sladko... Spi, ditia moié radnoié... Elle veut le retenir contre elle, mais elle veut aussi qu'il grandisse et devienne un brave comme son père. Elle veut à la fois l'envoyer au combat et le protéger. Cette tension entre deux désirs puissants et contradictoires, je suppose que toutes les mères l'éprouvent et je l'ai comprise quand, devenu adulte, j'ai lu le texte, qui est du poète Lermontov. Enfant, je n'y comprenais rien, je me laissais bercer, c'est pour cela qu'on chante des berceuses. Il y a une dizaine d'années, j'ai tourné dans une petite ville russe un film documentaire qui, commencé comme une chronique assez indécise, est sans que j'y sois pour rien devenu une sorte de tragédie. Une jeune mère et son enfant sont morts, sauvagement assassinés. Pour eux, et aussi pour moi, il m'est apparu comme une évidence que la musique du film devait être cette berceuse. Il m'est apparu comme une autre évidence que Nicolas devait l'écrire – enfin, l'écrire : l'adapter, composer sur son thème très simple des variations. Quand je le lui ai demandé, il m'a répondu : « Je l'ai déjà fait, tu sais ». Et il m'a rappelé, ce que je savais et avais oublié, que ce thème de la berceuse, il l'avait glissé à la demande de François et Alexandre, ses fils, dans une oeuvre symphonique appelée Souzdal. C'est une sorte de rêverie, solennelle, hiératique, sur la ville russe qui porte ce nom, ou plutôt – car Nicolas, quand il l'a composée, n'y était pas allé – sur le nom de cette ville russe, nom qui évoque les coupoles des églises orthodoxes, le métal des iconostases, les hautes murailles d'un fort qu'on défend contre des envahisseurs invisibles, comme dans Le Désert des Tartares. Il y a aussi, dans Souzdal, un envoûtant solo de trompette conçu comme un hommage à Miles Davis. Je l'ai repris tel quel, d'une façon assez bizarre mais que j'espère convaincante, à un moment de Retour à Kotelnitch. Par ailleurs, Nicolas a accepté de faire ce que je lui demandais : une dizaine de variations sur la berceuse, qui ont toutes trouvé leur place dans le film, et cela très naturellement, comme si les images les appelaient. La conversation entre Nicolas et moi – sur la musique, sur les livres, sur la vie – dure depuis au moins quarante ans, elle m'est précieuse, je pense qu'à lui aussi. Il était essentiel pour moi que le film en porte l'empreinte. Si, fermant les yeux, j'y repense, ce qui me vient à l'esprit c'est toujours le long plan fixe où Galina Sergueievna nous raconte, avec des rires stridents plus douloureux que ses accès de larmes, une histoire dont, assis en face d'elle et hochant de temps à autre la tête, je ne comprends en réalité pas la moitié, et l'espèce d'hébétude stuporeuse dans laquelle je me pétrifie en l'écoutant, c'est Souzdal qui la prend en charge. Souzdal, ici, est l'équivalent d'une voix off, et je trouve naturel, conforme à ce qu'est notre lien, que le plus intime de mon monologue intérieur soit irrigué par la musique de Nicolas. |
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