Robert Schumann
« 3 mai 1838… Passé trois merveilleuses journées de printemps à attendre une lettre. Puis composé les Kreisleriana en quatre jours ; des mondes tout à fait nouveaux s’ouvrent devant moi. » Quatre jours… Nous n’en croyons pas nous yeux, encore moins nos oreilles. Et pourtant c’est ainsi, il faut l’accepter. Quatre jours pour coucher sur le papier l’œuvre la plus difficile, la plus accomplie et la plus équilibrée que Schumann ait écrite, de cet équilibre qui tient du miracle. Car s’y trouvent réunies à la fois sa rigueur d’écriture « à la Bach », presque toujours à quatre ou trois voix, c’est-à-dire la lutte avec la folie contre laquelle il dresse œuvre sur œuvre, et cette folie elle-même, qu’il n’a jamais autant laissé parler, depuis la première pièce (où l’apparition douloureuse de la quinte augmentée, présente dans toute l’œuvre, nous rappelle comment, dans la 2e Kreisleriana d’E. T. A. Hoffmann, Kreisler avait imaginé sa propre mort « en allant dans la forêt se poignarder d’un coup de quinte augmentée ») jusqu’à la dernière, où l’effroyable danse de mort ne se relâche, à deux reprises, que pour crier d’abord l’impossible, puis l’insupportable. Tout est sans cesse en passe de rompre, notamment par les décalages rythmiques incessants qui déstabilisent l’ordonnance du temps. Mais non, tout tiendra. Les deux références suprêmes aux Variations Diabelli (dans le « Langsamer » de la fin de la 2e pièce) et à Bach (6e pièce) disent bien où Schumann situe la possibilité d’endiguer le mal. Ces deux pôles, folie et ordre, les deux démons qui ont si violemment secoué l’Allemagne, et qui ne se sont jamais autant heurtés, accouplés, rejetés que dans cette œuvre, font des Kreisleriana le résumé, non : la somme de tout le Romantisme allemand.
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"Passé
trois merveilleuses journées de printemps à
attendre une lettre"... Zwickau, 2007. (photos CZ) |
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