|
Béla Bartók Écrite en 1926, la Sonate est l’une des œuvres majeures de Béla Bartók. Sous l’angle, fondamental ici, de la forme, je suis tenté de la rapprocher de la Cinquième symphonie de Beethoven : toutes deux offrent, particulièrement dans leur premier mouvement, une ossature à nu, sans concessions au « beau son », sans habillage, sans rien de ce qui, par de jolies couleurs, de belles harmonies chatoyantes, pourrait détourner l’esprit de l’auditeur de ce qui est ici le sujet : la contemplation de la forme dans son abstraction la plus pure, laquelle n’est autre à mes yeux qu’une représentation possible de l’Être. Ici encore, trois mouvements, tous plus rudes, plus arides les uns que les autres, même si le troisième apporte un élément de détente (tout relatif, pour ne pas dire théorique) par l’emploi d’un thème de danse. Les thèmes des trois mouvements sont toujours brefs, fragmentaires, comme inachevés ; ce sont plutôt comme des pans de thèmes arrachés à quelque partition dont Bartók aurait banni tout développement inutile. Par contraste, il est instructif d’écouter la Sonate de Stravinski, écrite deux ans plus tôt, et dont on ne trouve ici nul écho alors que l’on sait combien Bartók était attentif à l’évolution de son collègue. Le premier mouvement, comme toujours bithématique, est proprement beethovénien en ce sens qu’il met en œuvre une « thématique rythmique » (selon le mot de Serge Moreux) qui est, plus que la mélodique, la clef de la forme des dernières œuvres de Beethoven. L’ostinato de la basse, que Bartók déséquilibre constamment vers l’avant par toutes sortes de déplacements d’accents, entretient la fièvre d’une course vers l’avant, justement, qui s’achève davantage par une catastrophe que par une conclusion réelle. Le deuxième mouvement, « Sostenuto e pesante », est une sorte de déploration, de marche funèbre qui ne dit pas son nom ; par la rigueur de son traitement contrapuntique, par son côté abrupt, implacable, elle en dit plus sur le désespoir inhérent au regard que Bartók portait sur le monde que n’importe quelle biographie. L’« Allegro molto » qui clôt l’œuvre renoue avec l’énergie dévastatrice du premier mouvement. C’est un rondo varié sur un thème populaire hongrois où l’on retrouve le mode mixolydien si fréquent dans la campagne hongroise et donc si cher à Bartók.Écrite en 1926, la Sonate est l’une des œuvres majeures de Béla Bartók. Sous l’angle, fondamental ici, de la forme, je suis tenté de la rapprocher de la Cinquième symphonie de Beethoven : toutes deux offrent, particulièrement dans leur premier mouvement, une ossature à nu, sans concessions au « beau son », sans habillage, sans rien de ce qui, par de jolies couleurs, de belles harmonies chatoyantes, pourrait détourner l’esprit de l’auditeur de ce qui est ici le sujet : la contemplation de la forme dans son abstraction la plus pure, laquelle n’est autre à mes yeux qu’une représentation possible de l’Être. Ici encore, trois mouvements, tous plus rudes, plus arides les uns que les autres, même si le troisième apporte un élément de détente (tout relatif, pour ne pas dire théorique) par l’emploi d’un thème de danse. Les thèmes des trois mouvements sont toujours brefs, fragmentaires, comme inachevés ; ce sont plutôt comme des pans de thèmes arrachés à quelque partition dont Bartók aurait banni tout développement inutile. Par contraste, il est instructif d’écouter la Sonate de Stravinski, écrite deux ans plus tôt, et dont on ne trouve ici nul écho alors que l’on sait combien Bartók était attentif à l’évolution de son collègue. Le premier mouvement, comme toujours bithématique, est proprement beethovénien en ce sens qu’il met en œuvre une « thématique rythmique » (selon le mot de Serge Moreux) qui est, plus que la mélodique, la clef de la forme des dernières œuvres de Beethoven. L’ostinato de la basse, que Bartók déséquilibre constamment vers l’avant par toutes sortes de déplacements d’accents, entretient la fièvre d’une course vers l’avant, justement, qui s’achève davantage par une catastrophe que par une conclusion réelle. Le deuxième mouvement, « Sostenuto e pesante », est une sorte de déploration, de marche funèbre qui ne dit pas son nom ; par la rigueur de son traitement contrapuntique, par son côté abrupt, implacable, elle en dit plus sur le désespoir inhérent au regard que Bartók portait sur le monde que n’importe quelle biographie. L’« Allegro molto » qui clôt l’œuvre renoue avec l’énergie dévastatrice du premier mouvement. C’est un rondo varié sur un thème populaire hongrois où l’on retrouve le mode mixolydien si fréquent dans la campagne hongroise et donc si cher à Bartók. |
|
|